Stagiaire, un boulot sans nom
Horaires, fonctions, ils ont tout du salarié sauf le salaire. Les jeunes en fin d'études sont une aubaine pour les entreprises. Ce marché du travail «parallèle» explose.
par Sonya FAURE
QUOTIDIEN : lundi 21 novembre 2005
Autonome, dynamique, vous êtes doté de sens pratique et savez être force de proposition. Vos missions : gérer la mise en place d'opérations marketing chez Alcatel [...], coordonner les relations avec les partenaires.» Sur le site de Kap'stages (1) qui dit réunir 14 000 offres de stages et autant de CV d'aspirants stagiaires , les annonces ressemblent à s'y méprendre à celles des CDI. Sauf la ligne du bas, celle de la rémunération : quelques centaines d'euros en général.
Dans les entreprises, l'accueil des stagiaires s'est souvent professionnalisé. Certains services de ressources humaines y consacrent même une personne. Car le recours à ces jeunes devient massif. Aucune statistique ne définit leur nombre total. Selon le Centre d'études et de recherches sur les qualifications, 72 % des sortants de l'enseignement supérieur, en 1998, déclaraient avoir effectué des stages durant leurs études.
Expérience. «A la base, le stage est un outil pour rapprocher le système éducatif de l'entreprise», explique Pauline Domingo, chercheuse au Matisse, un centre d'études socio-économiques du CNRS (2). «Mais il est devenu, dans certains cas, un mode d'alimentation en main-d'oeuvre.» Un emploi atypique et précaire de plus, dans la gamme qui va du CDD au temps partiel. Plus avantageux encore que l'intérim. Les stages intégrés dans les années d'études, nécessaires pour se faire une expérience et un réseau, sont parfois une première marche vers l'emploi. Le problème c'est quand le stage dépasse le cadre des études et devient le seul moyen pour les diplômés de trouver une activité, faute de décrocher un CDD. Tout plutôt qu'une période de chômage sur son CV. «Il y a encore quelques années, nous dénoncions les "stages photocopies" et les faibles rémunérations, raconte Sophie Binet, membre du bureau national de l'Unef, un syndicat étudiant. Aujourd'hui, nous faisons face à un outil de précarisation, des haut diplômés surtout.»
Alors que les stages étaient réservés aux écoles d'ingénieurs et de commerce ou, au contraire, aux moins qualifiés (BEP, CAP), depuis une dizaine d'années, le monde universitaire s'y est converti : licence professionnelle, DESS... les imposent désormais.
Les entreprises, elles, en consomment de plus en plus depuis la détérioration de la conjoncture en 2002. «Le stage est devenu un marché concurrentiel, note Pauline Domingo. Il devient pour certains difficile d'en obtenir : les moins qualifiés sont discriminés, tout comme les diplômés d'université par rapport à ceux des grandes écoles.» Et les inégalités sociales se creusent : mieux vaut avoir le soutien financier de ses parents pour accepter une rémunération de 300 euros pendant plusieurs mois...
En juin, à sa sortie de l'Essec, une école de commerce de haut niveau, Pierre (3), 25 ans, a passé des entretiens pour huit stages, essentiellement dans la banque. A chaque fois, c'est à peu près le même parcours. «Au premier entretien, ils regardent notre tête. Les choses deviennent plus sérieuses lors du deuxième, où on doit analyser en un quart d'heure des comptes de résultat. En cas de sélection, on nous présente à l'équipe dans laquelle on est censé travailler. Qui choisit deux stagiaires parmi cinq candidats. Reste l'entretien avec la DRH, où l'on négocie... pas grand-chose : le droit à la carte Orange, par exemple.» Pierre a trouvé un stage de gestion de projet. Il travaille jusqu'à 23 heures pour 1 200 euros par mois. «Avec les mêmes responsabilités qu'un manager senior, payé 5 000 euros.»
Gratification. Afin d'obtenir la précieuse convention de stage, les jeunes s'inscrivent «fictivement» dans des universités... pour décrocher un «emploi» à quelques centaines d'euros. Certaines entreprises ont bien compris leur intérêt : aucune rémunération n'est obligatoire, et si la gratification est inférieure à 30 % du Smic, elles sont exonérées de cotisations sociales. Une main-d'oeuvre zélée et à bas prix, bien pratique en période de gel des embauches. Le stage peut également être une manière d'externaliser pour pas cher : «Une entreprise utilise un stagiaire très qualifié pour des compétences qu'elle n'a pas en interne. Un peu comme elle ferait appel à un consultant», rapporte Pauline Domingo.
Schneider Electric emploie 20 000 salariés. Et 1 000 stagiaires par an. «Rémunérés en fonction de leur qualification : un fixe de 250 à 450 euros et une part variable selon la réalisation des objectifs, indique Gilles Vermot-Desroches, responsable de la politique des stages. Mais nous n'avons pas "besoin" d'eux : l'entreprise tournerait sans stagiaires. Nous voulons contribuer à leur formation.» Le Medef, comme l'ANDCP, une association de DRH, s'opposent à une trop grande réglementation de ces contrats. «L'utilisation des stagiaires après leur scolarité dans le but de remplacer des emplois est un abus, estime Daniel Croquette, directeur général de l'ANDCP. Mais c'est moins un problème de loi que d'éthique.» Dans les milieux patronaux, on réfléchit plutôt à augmenter le seuil d'exonération des charges sociales à plus de 30 % du Smic, contraindre les entreprises à offrir des tickets-repas aux stagiaires ou rédiger des chartes de «bonne conduite»...
En silence. En attendant, le mouvement des stagiaires se construit. Un collectif de diplômés, Génération précaire, appelle à une grève jeudi (un «jeu de loi» dans Paris ponctué d'actions «ludiques») et multiplie les mobilisations médiatiques encore peu suivies (4). Comme l'action de ce commando dans une cantine d'entreprises, jeudi dernier. Munis de masques blancs, ils ont distribué en silence des tracts réclamant une étude sur l'impact économique des stages et le revenu des jeunes, l'instauration d'une durée limite, d'un ratio maximum de stagiaires en fonction du nombre de salariés dans la société, et d'un délai de carence entre deux stages. «Ces jeunes diplômés sont exaspérés : ils ne sont nulle part, n'apparaissent pas dans les statistiques du chômage, relève Pauline Domingo. Comme une sorte de main-d'oeuvre invisible.» Et dans leurs manifestations circulent ces histoires vraies d'entreprise passant des annonces : «Cherche stagiaire pour recruter stagiaire.»
(1) www.kapstages.com
(2) Pauline Domingo a mené une enquête sur les stages publiée dans la revue Formation Emploi.
(3) Le prénom a été modifié, les stagiaires ayant un statut précaire.
(4) www.generation-precaire.org